DU  MARAIS  DE  LA  CHAUSSÉE AUX  RIZIÈRES  TONKINOISES
Embuscades et combats du 24 mars 1947
Récit de Pierre TOURNEUR

Le 24 mars 1947, le jour se lève sous un ciel gris et bas. Le crachin tonkinois ajoute à la monotonie et à la fatigue de la veille nocturne.
Selon un tour de garde le secteur de surveillance imparti est scruté avec la plus grande vigilance et le moindre bruit analysé en détail. Les nuits sans lune sont particulièrement angoissantes et les coups de feu de sentinelles énervées assez fréquents.
Ce matin le dodge 4X4 de l’adjudant GILLES, un Oranais, avec son chauffeur, BIDEGAIMBERRY, un basque, accompagné d’un petit groupe de protection est chargé d’acheminer le ravitaillement en vivres et munitions vers le peloton du sous lieutenant POLÉRI. Ce peloton occupe le poste de QUANG LA. Le véhicule stoppera à la limite de l’itinéraire carrossable. La distante restante, couverte de jungle et de marécages, étant parcourue à pied par des éléments du poste de QUANG LA. Ils sont aidés par des « coolies » prenant en charge les vivres et les munitions dans des filets à cochons, suspendus à des bambous.
Vers midi, à la vacation radio, le capitaine MESNIL apprend que le peloton POLÉRI est tombé dans une embuscade. L’accrochage est violent, des morts, des blessés sont signalés. Des secours sont demandés. Le capitaine décide d’envoyer un détachement à la rescousse. Ce renfort est constitué d’une vingtaine d’hommes. Par esprit de camaraderie, je me porte volontaire pour participer à cette opération. Nous partons rapidement à pied. Parvenus en zone dangereuse, le lieutenant MASSIAS nous rassemble autour de lui et demande un volontaire comme éclaireur de pointe.
Sans mot dire, nous scrutons le visage de chacun sous le regard du lieutenant qui attend une réponse. Les secondes sont pesantes. Puisque je suis volontaire pour cette mission, je décide de lever la main. Je reçois un ordre : « TOURNEUR, avancez, nous vous suivons ». Comme mû par un ressort, tellement la tension est grande, je m’élance sur la piste à allure rapide. Je scrute l’horizon fait de bois, de broussailles, de rizières. Tout me semble sinistre et lourd de menaces. De temps en temps, je me retourne, les camarades me suivent à 150 mètres environ. J’ai conscience d’être une cible vivante, appelée à recevoir les premières balles si les Viets nous attaquent. J’ai la « trouille », la sueur me coule dans le dos, je suis trempé, je vais mourir à 13 000 kms de La Chaussée.
Je marche de plus en plus vite et, comme d’autres l’on fait avant moi, en pareille circonstance, je prie. Je me retourne, la colonne suit. Certains camarades, chargés de la mitrailleuse de 30 (7m/m62) et des boîtes de bandes cartouches, peinent à me suivre. Soudain tout s’embrase, tout crépite, tout explose. Deux balles claquent entre mes pieds et font gicler la terre. Instantanément je tire et me laisse tomber, serrant mon fusil contre moi. Je roule dans un trou boueux…mais providentiel. Une grenade à fusil explose derrière moi. Les balles sifflent, miaulent, ricochent. Les « tacos » caractéristiques des fusils « japonais » résonnent dans mes oreilles.
Je ne peux tirer la culasse de mon fusil pour extraire la douille de la cartouche tirée. Elle est bloquée par la boue. Un déluge de feu continue de s’abattre sur nous, clouant tout le monde au sol. Les Viets s’avancent, utilisant le moindre repli de terrain, le moindre couvert de végétation. Enfin, ma culasse fonctionne, je tire comme un fou sur tout ce qui bouge. Les Viets sont là, à portée de grenade. J’en lance une, puis deux, puis trois. J’en ai plus. Je suis tellement près des explosions que les éclats me sifflent aux oreilles, même, en me couchant après chaque lancer. J’entends des hurlements venant d’en face. À cette époque nous n’avons que des grenades défensives quadrillées dont les éclats sont meurtriers à 100 mètres. Nous serons dotés de grenades offensives à parois en tôle plus tard. Je pense que je vais peut-être tomber vivant entre les mains des Viets et que le suicide serait une meilleure conclusion. Michel LOMINÉ, un breton de Saint-Servan, saute dans mon trou et vide chargeur sur chargeur avec son pistolet mitrailleur « Sten ». STOULIG, un alsacien, debout sur la piste avec son fusil mitrailleur « Bren » arrose les Viets qui commencent à décrocher. Tout à coup, notre mitrailleuse de 30 entre en action, tirant juste au-dessus de nos têtes des dizaines de balles traçantes. Cette fois, le décrochage adverse s’accélère par les itinéraires empruntés lors de leur assaut. Je me retourne, j’aperçois mon camarade Michel CORDIER, d’Albert, couché sur le dos, un chapelet entre les mains, il prie. Il a reçu une balle dans le ventre, il va mourir quelques heures plus tard. L’officier le fait transporter par le maréchal des logis RAGUET et l’infirmier Lucien DUBUS, un Lillois dans une paillote, près du lieu de l’accrochage. Je reçois l’ordre de repartir. Je serre la main de Michel CORDIER une dernière fois en lui disant : « ça va aller Michel », il est comateux. La nuit tombe. Nous nous dirigeons vers le poste de QUANG La sans savoir ce que sont devenus ses occupants. Une colonne de Viets éclairée par des torches s’avance à contre sens sur notre droite à environ un kilomètre. Suivant les instructions du lieutenant, je m’engage dans une végétation assez dense. Nous nous tenons par la main pour éviter tout égarement. Soudain, dans une zone plus dégagée, j’aperçois la lumière d’une lanterne qui se déplace. Je m’arrête et je mets un genou à terre. L’officier s’approche et après quelques instants de réflexion m’ordonne de tirer. Dès le coup de feu la lumière disparaît. Nous changeons de cap ouvrant la voie à coups de « coupe coupe », dans une végétation compacte. Le poste de QUANG LA est distant de 40 kms de notre point de départ ; le poste de CHO TROÏ. L’embuscade de l’après midi a fortement ralenti notre marche. Qu’est devenu le peloton POLÉRI ? Nous l’ignorons...

Une plaque commémorative, en l'honneur de Michel CORDIER, mort en Indochine, est apposée dans la basilique d'Albert.

Après quelques kilomètres de marche éprouvante entrecoupée d’alertes, dues parfois à des vols de lucioles, à des fauves ou serpents dérangés dans leur chasse nocturne, nous entrevoyons le poste de QUANG LA. Le chef de détachement interpelle les sentinelles à une centaine de mètres. Celles ci nous autorisent à avancer après échange des signaux de reconnaissance conventionnels. Le sous lieutenant POLÉRI nous accueille avec soulagement. Il a pu décrocher lors de l’embuscade et rentrer à QUANG LA, en ramenant deux morts et un blessé grave.
Morts de fatigue, nous nous couchons à même le sol humide pour deux heures de sommeil réparateur. Le supplice de la soif ne nous a pas épargné. Une grande jarre contenant de l’eau désinfectée et du citron en poudre est cassée par un camarade maladroit. Les gémissements du blessé sont durs à supporter. Je suis réveillé par un sous officier de quart. Le lieutenant MASSIAS organise le retour vers le poste de CHO TROÏ par un itinéraire différent. Des « Coolies » transportent les deux morts et le blessé dans des filets suspendus à des bambous. C’est le seul moyen existant. Une rivière gonflée par la marée de la mer de Chine doit être traversée. Pourvu que les Viets ne saluent pas notre retour à cet endroit. Je la franchis en premier, ma ceinture de cartouchières et mon fusil à bout de bras.
Cette précaution pourrait éviter un mauvais fonctionnement ultérieur. Rien ne bouge, je me poste ensuite sur l’autre berge en protection du détachement qui traverse le cours d’eau. La marche funèbre continue. Le blessé touché au ventre se mord les poings pour ne pas gémir trop fort et attirer l’attention de l’ennemi. Au bout de quelques kilomètres, l’officier ordonne une pause. Le blessé ne gémit plus, il est mort. Les « Coolies » indigènes se sont volatilisés dans la brousse, abandonnant les cadavres de nos camarades sur le sol. À tour de rôle, nous devrons nous acquitter du transport des dépouilles. Les Viets ont dû perdre notre trace, aucune embuscade ne viendra contrarier notre retour à CHO TROÏ.
Dans le jour naissant apparaît notre poste où flotte le drapeau de la France. Le capitaine MESNIL, debout à la chicane de fils barbelés, nous attend. La gorge serrée, il me dit : « C’est bien, TOURNEUR, va dormir ! ». Ivre de fatigue ne pouvant plus mettre un pied devant l’autre, je m’écroule sur mon lit de camp.
Quelques mois plus tard, à HANOÏ, j’ai l’occasion de lire le journal français « L’Entente ». Sous le titre : « Exploit sportif au Tonkin » les péripéties des combats du 24 mars 1947 sont relatées. Nous avons marché pendant près de 80 kms, sans manger, sans presque boire. J’ai fumé une ou deux cigarettes pour décoller les sangsues qui pénétraient par les œillets des chaussures pour se nourrir de mon sang.
Quelques jours plus tard, la mort du maréchal des logis Jean HAEFLÉ est à déplorer. Chargé d’alimenter l’effectif du poste en vivres frais il est abattu d’une balle en pleine tête par un Viet chez un commerçant. Le Viet s’enfuit avec l’arme du sous officier.
La vie au poste de CHO TROÏ, entrecoupée d’opérations et de harcèlements se déroule jusqu’à mi juin 1947 où nous devons descendre à SAÏGON pour renforcer le 5ème régiment de cuirassiers.

Pierre TOURNEUR          
Souvenirs, Avril 2007